29 Août 2016

Français et Russes, ensemble dans les étoiles

En 50 ans de coopération, il s’en est passé des histoires entre les Français et les Russes. Cet anniversaire célèbre une aventure scientifique, parfois politique mais, surtout, humaine.
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Premier homme à être allé dans l’Espace, Youri Gagarine a été célébré dans le monde entier. Crédits : RIA Novosti.

Des cosmonautes français

Le premier homme dans l’Espace était un soviétique et le premier cosmonaute non–soviétique était un français. Un échange qui se poursuit avec Thomas Pesquet.

Il y a toujours un cosmonaute au-dessus de vos têtes ! La Russie - ou plutôt l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) à l’époque - est la première nation à avoir envoyé des êtres humains dans l’Espace, c’est-à-dire au-delà de 100 km d’altitude. Le 12 avril 1961, Youri Gagarine (1934-1968) décolle de la base de Baïkonour à bord de Vostok 1. Il effectue un vol de presque 2 heures durant lequel il réalise un tour complet de la Terre avant de revenir sur la planète, sain et sauf. Une légende est née !

Gagarine a ouvert la voie à de nombreux cosmonautes (le nom donné aux astronautes russes et à tous ceux qui volent à bord d’un engin russe). Dès le mois d’août 1961, les vols habités reprennent. En juin 1963, l’URSS envoie la première femme dans l’Espace, Valentina Terechkova. Depuis, l’URSS, devenue la Russie en 1991, n’a eu de cesse d’envoyer ses cosmonautes en mission, notamment pour des vols longue durée sur la station russe Mir (désorbitée en 2001) et la Station Spatiale Internationale (ISS).

Valentina Terechkova,
première femme dans l'espace.
Crédits :  RIA Novosti.


Un Français dans l’Espace 

Le premier Français à s’être envolé pour l’Espace est Jean-Loup Chrétien. Sans la coopération franco-soviétique, la France aurait-elle pu envoyer un de ses compatriotes si tôt ?

"Il y avait peu d’espoir, confie Christian Lardier, président de l’Institut Français d’Histoire de l’Espace (IFHE),  À cette époque, la seule mission qui devait ouvrir les portes de l’Espace aux astronautes européens était la mission américaine Spacelab. Or, nos astronautes n’étaient pas prioritaires."

Sur une demande des Français, l’URSS intègre Jean-Loup Chrétien à une mission qui se déroule du 25 juin au 2 juillet 1982 sur la station spatiale soviétique Saliout 7, qu’il rallie à bord du vaisseau Soyouz T-6.

Premier cosmonaute français, Jean-Loup Chrétien a aussi été le premier astronaute européen et le premier non-soviétique que l’URSS ait mis sur orbite. Depuis, bien d’autres Français et une Française, Claudie Haigneré, ont participé à des missions russes, américaines et internationales. Thomas Pesquet sera le prochain.

Jean-Loup Chrétien revient sur les installations de la Cité des étoiles, notamment la terrible centrifugeuse.

Claudie Haigneré, première française dans l'espace, dans le vaisseau Soyouz après son atterrissage.

Crédits : CNES/ESA/CORVAJA Stéphane, 2001.


Entraîneurs de choc

Située à une trentaine de km au nord-est de Moscou, la Cité des étoiles est le lieu de préparation des cosmonautes depuis 1960. Sur cette ancienne base militaire, les conditions de vie étaient rudes et les règles strictes en 1980 quand Jean-Loup Chrétien et Patrick Baudry, sa doublure, y débarquent. "Pas de téléphone, pas de voiture personnelle, pas de vacances. [Nous avions] juste le droit d’envoyer un télégramme à la poste le samedi matin", relate le premier astronaute français*. Après négociations avec le CNES, les conditions de vie s’assouplissent. Et s’améliorent même au fil des années… sauf en ce qui concerne la gastronomie de la cantine, selon les Français. Ils trouvent aussi que la préparation scientifique et physique est particulièrement exigeante. Mais heureusement, cet entraînement éprouvant est compensé par des relations vraiment fraternelles avec les scientifiques et les cosmonautes russes.

*Extrait du livre "50 ans de coopération spatiale France-URSS/Russie" de l’IFHE, aux éditions Tessier & Ashpool.

Une grande partie de l’entraînement  des astronautes français se fait en Russie.
Notamment la préparation à la survie. Crédits : GCTC.

Préparation russe pour Thomas Pesquet

En novembre 2016, Thomas Pesquet s’envolera pour la Station Spatiale Internationale (ISS) à bord d’une fusée russe Soyouz. Il y séjournera six mois pour y mener la mission scientifique Proxima. Ingénieur et pilote de ligne de 38 ans, il est le dixième astronaute français. Comme tous ceux qui  quittent la Terre grâce aux engins russes, en plus des entraînements en Europe et aux États-Unis, il suit une préparation à la Cité des étoiles, notamment les 45 derniers jours avant le départ. Suivez-le sur ses comptes Facebook (@ESAThomasPesquet) ou Twitter (@Thom_astro).

Toujours plus loin ensemble

Il y a eu la Lune. Puis ce fût Vénus. Et maintenant Mars. La coopération Franco-Russe nous emmène de plus en plus loin dans l’exploration du système solaire.

De la Lune à Vénus

De 1957 à 1975, les États-Unis et l’URSS se sont livrés une course à l’Espace. Les américains ont été les premiers à poser le pied sur la Lune (1969). Mais on l’oublie souvent, les soviétiques ont été les premiers à y faire alunir un engin, dès 1959 (mission Luna 2), puis à ramener, de manière automatisée, des échantillons de son sol, en 1970 (mission Luna 16).

Ce sont d’ailleurs les scientifiques français qui ont analysé les plus fins de ces grains lunaires. En 1971, les Français n’ont pas mis un pied sur la Lune mais, grâce au rover soviétique Lunakhod 1, premier astromobile de l’Histoire, ils y ont installé un réflecteur laser. Il permet de calculer la distance entre la Terre et son satellite.

Après avoir visé la Lune, Russes et Français sont partis à l’assaut de Vénus. La France a participé à la mise au point des instruments des missions Venera 9 et 10 (1975) et Venera 11 et 12 (1978). Mais, surtout, à celle de Vega, en 1984. Après avoir largué un ballon-sonde et un atterrisseur pour analyser l’atmosphère et le sol (1985), ses sondes jumelles ont poursuivi leur route dans l’Espace pour rejoindre et étudier la comète de Halley (1986). Une réussite !

La mission des sondes Vega, reconstituée en image de synthèse.


Pas seuls sur Mars

Après le succès de la mission Vega, l’URSS programme les sondes Phobos 1 et 2, du nom de l’un des deux satellites de Mars. Pour étudier Mars et Phobos, il compte vingt-huit expériences, dont huit à participation française. Malheureusement, Phobos 1 qui a décollé le 7 juillet 1988 n’atteindra jamais la planète rouge. Lancée 5 jours plus tard, Phobos 2 remplira la quasi-totalité de sa mission avant de tomber en panne en mars 1989.
Dans la foulée se décide Mars 92, qui comprenait un orbiteur, un ballon atmosphérique et des engins au sol. Mais l’Union soviétique est dissoute en 1991 et la mission reportée. En novembre 1996, la sonde rebaptisée Mars 96 est lancée, mais… sombre dans le Pacifique.
Il faut attendre 20 ans pour que la Russie participe à une nouvelle mission martienne, ExoMars. Cette mission, conduite par l’agence spatiale européenne (ESA) se déroule en 2 volets, l’un en 2016 l’autre en 2020. L’agence russe Roscosmos a fourni une partie des instruments scientifiques du satellite et du démonstrateur lancés en 2016. En 2020, partiront un véhicule de rentrée dans l’atmosphère et de descente jusqu’au sol, gérés par les russes, et un véhicule robotisé, européen. Sur ce second volet, la France est en charge de 2 instruments du rover européen et collabore à 3 autres. Elle participe aussi à l’étude de la rentrée sur Mars.

ExoMars va étudier l’atmosphère de Mars.


Porter plus loin la science

Russes et Français s’allient pour des missions scientifiques d’envergure. Lancés en 1971, en 1973 et en 1981, les satellites Aureole ont étudié l’activité du Soleil. À leur bord, l’instrument Arcad est un détecteur de particules mis au point par les Français. Arcad 3 a obtenu des résultats scientifiques majeurs sur la magnétosphère, le bouclier qui protège la Terre des rayonnements et particules solaires. Cette exploration du soleil se poursuivra dans les années à venir. De même, la France compte bien s‘associer aux futures missions lunaires russes, programmées à partir de 2019, en participant à celles qui ramèneront de nouveaux échantillons lunaires.

Un volet scientifique important de la coopération franco-russe concerne la médecine spatiale. Les  transformations de l’organisme en micropesanteur permettent d’étudier les effets du vieillissement et de la sédentarité. L’étude de souris placées en orbite durant un mois à bord de la capsule russe Bion, en 2013, a par exemple permis d’étudier l’impact de la micropesanteur sur le système cardio-vasculaire, les muscles et les os. Elle devrait être renouvelée avec Bion_M2, prévue en 2021.

Ambassadrices de la coopération franco-russe, ces souris, ici à l’entraînement, ont passé un mois dans l’Espace à bord de la capsule russe BION.
Crédits : Alexander Andreev Andrievsky.

Partager ses atouts

C’est tout l’intérêt d’une coopération fructueuse : chacun des partenaires doit y trouver son compte. 50 ans que ça dure. Et ce n’est pas fini.

Intérêts croisés

Si la coopération spatiale franco-russe fête ses 50 ans, c’est évidemment parce que chacun y a trouvé son intérêt. "La force des soviétiques étaient leur capacité de lancement qui nous ouvrait les portes de l’Espace, raconte Lionel d’Uston de Villereglan, ancien directeur de recherche à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (IRAP), Quant à nous, nous leur donnions accès à du matériel de pointe et à la technologie occidentale." La preuve ? Son équipe s’est aperçue à plusieurs reprises que le matériel avait  été ouvert et que les instruments avaient été étudiés en détail. Comment ? En remarquant que les vis n’étaient plus celles d’origine !

50 ans de coopération franco-russe en images.


Une Russe en Guyane

Le 21 octobre 2011, à 12h30 (heure de Paris), la fusée Soyouz décollait pour mettre en orbite les deux premiers satellites de la constellation européenne de navigation par satellite Galileo. L’événement ne tenait pas tant à la réussite de la mission qu’à la localisation du lancement : la base française de Kourou, en Guyane. Les Russes ont ainsi eu la possibilité de mieux faire connaître leur technologie et d’accéder à une base de très haute qualité, située sur l’équateur. Les Européens, eux, ont pu étoffer la gamme des lanceurs disponibles sur le Centre spatial guyanais (d’où s’envolent les fusées Ariane 5 et Vega). Enfin, la société franco-russe Starsem, qui exploite Soyouz, a pu augmenter ses tirs, et donc son chiffre d’affaires. Comme elle, d’autres partenariats entre de grands groupes, mais aussi des entreprises plus modestes se sont noués pour créer des sociétés franco-russes. Elles fabriquent aussi bien des satellites que des équipements embarqués ou au sol.

Décollage en mai 2016 d’un lanceur Soyouz, le 15e depuis le Centre spatial guyanais.

Intégration des satellites
Galileo 13 et 14. Crédits CNES/CGS.


Dès l’université

Les futures missions franco-russes, ce sont aussi les étudiants qui les préparent. De nombreux projets sont menés entre des étudiants français et russes. Ils se retrouvent notamment au CSpace, un événement qui réunit chaque année en France des étudiants de nombreux pays. La coopération est aussi très étroite entre des universités russes et les Centres Spatiaux Universitaires français. Après de nombreux échanges entre l’université de Bauman de Moscou et celle de Montpellier, la charge utile Friends, va être lancée sur le nano-satellite de l’université russe. Ce mini-satellite de plusieurs dizaines de centimètres va tester le comportement d’installations électroniques face aux radiations. Très utiles pour les futures missions !
L’amitié franco-russe s’entretient aussi au Centre spatial universitaire de Grenoble, où un autre nano-satellite franco-russe est conçu avec l’université MIET de Zelenograd, près de Moscou. Il étudiera lui aussi l’environnement spatial.

Au CSpace, ces étudiants russes s’apprêtent à lancer une maquette de la fusée Soyouz, fabriquée par leurs soins.

Crédits : CNES/Pedoussaut.