19 Août 2012

Les pays émergents à la conquête de l'espace

Les pays développés ne sont plus seuls à conquérir l'espace. Les pays émergents lancent de plus en plus leurs propres satellites et même leurs fusées.

Pourquoi conquérir l'espace ?

La conquête spatiale n’est pas qu’un symbole de puissance. Notre quotidien est envahi d’applications venues du ciel !

Économiquement pauvre mais scientifiquement en pointe !

La Chine est la deuxième économie mondiale, et pourtant 350 millions d’habitants, soit un quart de sa population, vivent sous le seuil de pauvreté !

Elle fait partie de ces "pays émergents" dont le revenu par habitant est inférieur à celui des pays développés, mais qui connaissent une croissance économique rapide, et dont le niveau de vie converge vers celui des pays développés.

L’Inde, le Mexique, le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du Sud se développent également si rapidement qu’ils sortent peu à peu de la catégorie des "pays sous-développés".

Certains n’hésitent pas à investir massivement dans l’industrie spatiale, qui certes ne nourrit pas directement la population, mais contribue au développement général, scientifique et technique du pays, et donc à sa croissance.

L'espace devenu indispensable au quotidien"

Vous cherchez votre chemin ?Quel que soit votre véhicule, un satellite est au-dessus de votre tête, qui envoie à votre GPS des signaux permettant de vous guider sur terre, sur mer ou dans les airs !

Vous voulez connaître la météo de demain ?La réponse est délivrée grâce aux nombreux satellites passant au-dessus des nuages et les prenant en photo sous toutes les coutures.

Grâce à ces images satellitaires, l’agriculteur peut aussi connaître le meilleur moment pour récolter, le maire d’une grande ville repérer les constructions sauvages, ou constater les dégâts de la déforestation…

Autre domaine d’application majeur : les télécommunications, car les satellites sont indispensables pour faire fonctionner téléphones, téléviseurs et autres portables.

Imaginez-vous en 2014 dans votre salon : si vous pouvez regarder en direct la Coupe du monde de football qui se joue à Rio, c’est grâce à la constellation de satellites qui se trouvent alors au-dessus du Brésil !

Bref, de même qu’il n’est guère d’individu aujourd’hui qui se passe de téléphone, il n’est guère de pays qui n’ait besoin de satellites…

Un outil au service du développement : l'exemple indien

L’Inde est aujourd’hui réputée dans le monde entier pour son réseau de télémédecine : près de 200 hôpitaux reliés entre eux par satellites permettent à des chirurgiens expérimentés de réaliser des diagnostics à distance ou de former des médecins dans des zones reculées du pays.

Cette application est tout à fait emblématique de la spécificité du programme spatial indien, conçu dès l’origine pour lutter contre le sous-développement.

"L’ISRO (organisation indienne de recherche spatiale) a été créée en 1969 pour concrétiser le rêve de Nehru de mettre la science et la technique au service de la pauvreté", explique Alain Dupas, auteur de "La nouvelle conquête spatiale".

Pendant plus de trente ans, l’Inde spatiale est restée fidèle à ce principe : apporter un service minimal de téléphone et de télévision dans les villages les plus reculés, non pour distraire les individus, mais pour appeler un docteur, prévenir une population menacée par une inondation, ou transmettre des programmes éducatifs (téléenseignement).

Une démonstration de puissance

En 2003, le colonel Yang Liwei fut le premier Chinois envoyé dans l’espace.

"C’était quarante ans après les Russes et les Américains, il n’empêche : lorsque vous envoyez ainsi un bonhomme faire 14 fois le tour de la Terre dans une capsule, l’impact sur la population est immense ! souligne Sylvie Callari, directrice des affaires internationales au Cnes.

Il permet de renforcer le sentiment de patriotisme national, et vis-à-vis de l’extérieur c’est un signe indéniable de puissance.

Selon Alain Dupas, la Chine est restée à un niveau relativement modeste pour les sciences et les applications spatiales. Mais elle s’est hissée dans le tout premier groupe des puissances spatiales au moins sur le plan médiatique, grâce aux vols spatiaux habités.

"Cette démonstration de puissance n’est pas que de la poudre aux yeux, estime Frédéric Nordlund, directeur des relations internationales à l’ESA. Le fait d’être une puissance spatiale permet de peser dans les négociations internationales. Prenez l’exemple du Sommet de Rio : si vous dépendez des images satellites du voisin pour montrer l’impact de telle industrie sur votre environnement, vous aurez bien du mal à intervenir d’égal à égal."

 

 

L'espace déjà à la portée des pays en voie de développement

Ils construisent leurs propres satellites, parfois même peuvent les lancer de leur territoire et analyser les données ainsi récupérées : certains pays en voie de développement pourraient même concurrencer les grandes puissances sur le terrain de l’économie spatiale !

La démocratisation des satellites

Afin d’assurer certains services publics et de contrôler la diffusion de l’information tout en conservant une certaine indépendance vis-à-vis des grandes puissances, les pays ont absolument besoin de fabriquer, voire de lancer, leurs propres satellites.

L’Iran, le Nigeria, le Venezuela, le Pakistan, l’Algérie, le Vietnam… de nombreux pays fournissent via les satellites un accès à la télévision, la téléphonie et à Internet à des zones isolées, proposent des services de télémédecine et de téléenseignement et disposent d’images satellitaires en cas de catastrophe naturelle majeure, grâce à leurs propres satellites.

La miniaturisation des satellites a en partie permis aux pays les moins riches de s’initier aux technologies spatiales.

Il est quasiment possible de fabriquer un satellite dans son salon ! Enfin pas tout à fait, mais dans un laboratoire universitaire, oui. On les appelle des "cubesat", car ils ont la forme d'un cube d'un décimètre de côté, pèsent à peine plus d’un kilo et utilisent des composants électroniques banalisés.

Ce qui permet à des étudiants, dans des pays en voie de développement notamment, mais aussi dans les grandes universités occidentales, de s’initier aux techniques spatiales à coût réduit. Plus de cent satellites de ce type ont été lancés ou sont en développement.

Des lanceurs low cost en Chine

La Chine espère prendre d’ici 2015, 15 % du marché des lancements et 10 % du marché des satellites commerciaux.

Notamment grâce à la vente de satellites de télécommunication à des pays émergents.

Elle ferait ainsi d’une pierre deux coups, en exportant ses satellites à des partenaires forts et riches en ressources naturelles (Nigeria en Afrique, Venezuela en Amérique du Sud)…

L’empire du milieu souhaiterait aussi se placer sur le marché des lanceurs low cost. Pour l’instant, la législation américaine interdit tout lancement d’un satellite comportant des composants américains sur un lanceur chinois.

Mais l’un des grands fabricants spatiaux en Europe propose de produire des satellites sans composants provenant des États-Unis. Ainsi, ces satellites pourraient être lancés à bas prix sur les lanceurs chinois.

Coopération : l'exemple français

Megha-tropiques : c’est le nom du satellite franco-indien qui a été lancé depuis la base de Sriharikota en Inde, en 2011 et qui fournira des données sur le cycle de l’eau dans l’atmosphère tropicale.

"C’est un bon exemple de cette coopération que nous avons avec des pays comme l’Inde ou la Chine, qui sont tout à fait fiables scientifiquement, explique Sylvie Callari du CNES.

Nous pouvons fabriquer ensemble le satellite, et nous répartir les coûts. Pour Megha-tropiques, même les centres de traitement des données scientifiques seront implantés en parallèle en Inde et à Lille, en France."

Avec la Chine, le Cnes a également deux projets, l’un en astrophysique, l’autre en océanographie. Dans le cadre de la mission d’astrophysique (projet SVOM), le satellite et la plateforme sont sous responsabilité chinoise tandis que les instruments et la composante sol sont partagés entre la Chine et la France.

"Pour les autres pays qui ne sont pas encore de véritables puissances spatiales (Brésil, Thaïlande, Algérie, Kazakhstan, etc.), nous avons également des accords de coopération, mais qui sont plus politiques, explique Sylvie Callari.

Par exemple, nous les aidons à former leurs ingénieurs dans le domaine spatial, à participer au développement d’applications spécifiques pour tel ou tel satellite."

Des images accessibles à tous ?  

Les satellites acquièrent des images non seulement sur le territoire de leurs propriétaires mais aussi sur celui des autres pays qu’ils survolent.

Il y a donc un "marché" de l’image satellite en pleine expansion, notamment parce que nombre de territoires sont encore très mal connus surtout dans les pays en développement.

Le coût d’une image est généralement lié à sa précision, qui augmente à chaque nouvelle génération de satellites : 30 m dans les années 70 et 50 cm aujourd’hui !

Dans le même temps et sous la pression des puissances spatiales émergentes telles le Brésil ou l’Afrique du Sud, la question de la disponibilité pour tous et de la gratuité de cette source d’information indispensable au développement est au cœur des débats entre agences spatiales, voire entre gouvernements.

Si en Afrique les Japonais continuent à financer des 4x4 et les Français des routes, les images satellites et les informations qu’elles fournissent sont également bien présentes désormais dans les offres des agences de coopération des pays développés.

 

 

Ambitions réalistes ou démesurées ?

La conquête de l’espace a-t-elle un sens économiquement alors que l’Afrique ou l’Asie ont des dépenses primordiales à assurer pour leur développement ?

L'espace, c'est risqué

Le 24 août 2003, 21 ingénieurs sont tués dans l'explosion au sol d'une fusée spatiale brésilienne.

Il s'agit du troisième échec consécutif du prototype VLS (Véhicule lanceur de satellites) qui aurait pu faire du Brésil le seul pays d'Amérique latine capable de mettre des satellites en orbite avec une technologie nationale.

L’histoire de la conquête spatiale est émaillée d’échecs, heureusement pas toujours aussi dramatiques.

En Corée du Sud, le vol inaugural du premier lanceur national est reporté à sept reprises, et échoue finalement en 2009 à placer en orbite un satellite, car la moitié de la coiffe de la fusée est éjectée avec 300 secondes de retard. Fatal !

Un second lancement en juin 2010 échouera également...

Autre exemple en décembre 2010, les ingénieurs indiens perdent le contrôle d’une fusée et préfèrent procéder à sa destruction préventive au-dessus de la mer.

"Mais aucune grande puissance n’est à l’abri de tels échecs, et il n’y a pas d’inquiétude spécifique à avoir vis-à-vis des pays émergents", estime à l’ESA Frédéric Nordlund.

L'ambition militaire passe par l'espace

Avril 2012 : sous le nom ravissant de "voie lactée", la fusée nord-coréenne Unha-3 s’apprête à envoyer dans l’espace un satellite d’observation terrestre "étoile brillante".

Mais quand celle-ci explose en plein vol, toute la région respire, car personne n’est dupe : il s’agissait bien de tester la capacité de tir d’un missile balistique.

De même quand l’Iran annonce avoir procédé à des essais de fusée, c’est toute la communauté internationale qui s’inquiète. Car derrière un programme officiellement civil - Téhéran produit aussi des satellites - ce type de fusée peut servir de missiles à longue portée capable d'emporter des ogives nucléaires.

Plusieurs pays asiatiques, dont le Vietnam, la Thaïlande et Taïwan, investissent dans des satellites-espions. L’espace est aussi un terrain militaire…

Les PVD doivent-ils limiter leurs ambitions ? 

Crainte de dépendre de l’étranger, risque de ne pas avoir les données précises dont ils auraient besoin assez rapidement : les arguments sont nombreux qui plaident en faveur de l’autonomie des pays en voie de développement dans le domaine spatial.

Par exemple, quel meilleur moyen d’encourager les Africains à faire carrière dans la science et l'ingénierie, que de pouvoir leur dire qu’ils peuvent fabriquer leurs propres satellites ?

Cependant, la moitié de la population du Nigeria vit au-dessous du seuil de pauvreté et un enfant sur dix y meurt avant l'âge de cinq ans.

"Nous devons pouvoir marcher avant d’apprendre à courir, estime Peter Martinez, président du Conseil sud-africain aux Affaires spatiales, dans un article sur le sujet. Je ne crois pas que les vols spatiaux habités soient une priorité pour les nations africaines en ce moment. Même si la dimension symbolique est forte, notre priorité doit être d’utiliser l’espace pour un bénéfice social.

Le rêve lunaire à portée de chinois 

Si certains pays se démènent encore avec des questions de priorité, d’autres se sont déjà inscrits dans la course au spatial : en juin 2012, trois taïkonautes (astronautes chinois), dont une femme, réalisaient pour la première fois un amarrage entre deux vaisseaux inhabités.

La manœuvre était très délicate, les deux vaisseaux tournant autour de la Terre à environ 28 000 km/h et risquant de se détruire mutuellement en cas de collision.

D’ici 2020, la Chine devrait donc disposer de sa propre station orbitale, sachant que son objectif suivant est d’envoyer un homme sur la Lune en 2030.

L’Inde n’est pas en reste, qui en 2008 a lancé une sonde pour étudier le sol lunaire et pourrait bien vouloir montrer à la Chine et au monde qu’elle peut aussi envoyer des hommes dans le cosmos.

Un premier projet de vol habité est prévu pour l’année 2016.